Désespoir

Delphine de Girardin

Déjà mon cœur me quitte, et la mort me réclame, Et je ne la crains pas : pourquoi me secourir ? Vers le Ciel qui l’attend laisse voler mon âme… Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Dès longtemps, tu le sais, ma vie est douloureuse ; Souvent sur mes chagrins je te vis t’attendrir ; Va, ne me retiens pas pour toi, sois généreuse. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Il est temps d’arrêter mes inutiles heures, L’horizon dépouillé n’a plus rien à m’offrir ; Je n’ai plus rien de moi… vivante, tu me pleures. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Je ne veux point survivre à mes belles années Fraîches fleurs du printemps que l’été va flétrir, Parures du matin avant le soir fanées. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Je ne veux point survivre à la saison de plaire, Et voir me blonds cheveux de neige se couvrir. Sans enfants à bénir, le vieillesse est amère. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Je ne veux pas survivre à mes chants de poëte, Gloire que ton orgueil me faisait tant chérir. Mes yeux sont dessillés, et ma lyre est muette. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Je ne veux pas survivre à mes nobles pensées, Trésors de loyauté qu’il est beau d’acquérir. Le poison peut entrer dans les âmes blessées… Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Il est plus glorieux de tomber généreuse, D’embrasser en partant ceux qui nous font souffrir, De finir sans remords, comme une femme heureuse. Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Ta pieuse douleur ne sera pas sans charmes ; De mes ailes, la nuit, je viendrai te couvrir ; Je veillerai sur toi, j’adoucirai tes larmes ! Ô ma sœur, laisse-moi mourir ! Demain, à votre amour quand je serai ravie, Tu trouveras ces vers, mon dernier souvenir, Et ma mère, en lisant les chagrins de ma vie, Me pardonnera de mourir !