Le Lion
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Sultan Leopard autresfois
Eut, ce dit-on, par mainte aubeine,
Force bœufs dans ses prez, force Cerfs dans ses bois,
Force moutons parmi la plaine.
Il naquit un Lion dans la forest prochaine.
Apres les complimens et d’une et d’autre part,
Comme entre grands il se pratique,
Le Sultan fit venir son Visir le Renard,
Vieux routier et bon politique.
Tu crains, ce luy dit-il, Lionceau mon voisin :
Son pere est mort, que peut-il faire ?
Plains plûtost le pauvre orphelin.
Il a chez luy plus d’une affaire ;
Et devra beaucoup au destin
S’il garde ce qu’il a sans tenter de conqueste.
Le Renard dit branlant la teste :
Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié :
Il faut de celuy-cy conserver l’amitié,
Ou s’efforcer de le détruire,
Avant que la griffe et la dent
Lui soit cruë, et qu’il soit en estat de nous nuire :
N’y perdez pas un seul moment.
J’ay fait son horoscope : il croistra par la guerre.
Ce sera le meilleur Lion
Pour ses amis qui soit sur terre,
Taschez donc d’en estre, sinon
Taschez de l’affoiblir. La harangue fut vaine.
Le Sultan dormoit lors ; et dedans son domaine
Chacun dormoit aussi, bestes, gens ; tant qu’enfin
Le Lionceau devient vray Lion. Le tocsin
Sonne aussi-tost sur luy ; l’alarme se promeine
De toutes parts ; et le Visir,
Consulté là-dessus dit avec un soûpir :
Pourquoy l’irritez-vous ? La chose est sans remede.
En vain nous appellons mille gens à nostre ayde.
Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
Qu’à manger leur part des moutons.
Appaisez le Lion : seul il passe en puissance
Ce monde d’alliez vivans sur nostre bien :
Le Lion en a trois qui ne luy coûtent rien,
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
Jettez-luy promptement sous la griffe un mouton :
S’il n’en est pas content jettez-en davantage.
Joignez-y quelque bœuf : choisissez pour ce don
Tout le plus gras du pasturage.
Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas,
Il en prit mal, et force états
Voisins du Sultan en pâtirent :
Nul n’y gagna ; tous y perdirent.
Quoy que fist ce monde ennemi,
Celuy qu’ils craignoient fut le maistre.
Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami
Si vous voulez le laisser craistre.