L’Entrée au parc

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Vous entrerez En vous courbant, Par la petite porte basse A l’angle du long mur, voici La lourde clef de fer noirci… Vous vous assoierez sur le banc. Il est velu de mousse grasse ; Le temps l’a rongé et il penche Mais il est de marbre, Et, souvent Des feuilles mortes, De branche en branche, Au gré du vent, Tombent lentement des vieux arbres Mystérieux et tout en or, Et leur chute molle et légère Caresse, frôle, effleure et flaire Le vieux marbre velu qui dort. Vous entendrez Bientôt, peu à peu, de plus près Et sourdement comme en vous-même Vivre et respirer le silence. Le vieux parc est plein de fontaines Qui rient et pensent Et parlent bas et qu’on entend Gémir entre elles doucement Et se murmurer l’une à l’autre, Car l’eau oublie et passe et ment, De vieux secrets qui sont les nôtres Trop vagues pour qu’on s’en souvienne… Mais n’écoutez pas les fontaines. N’écoutez pas, Non plus, si c’est le soir, Les colombes qui roucoulent encor Dans les cimes des arbres d’or, Ni celles qui s’entrelamentent À la pointe des cyprès noirs ; N’écoutez pas, si c’est le soir, Les fontaines, ni les colombes, Ni la feuille qui tombe Devant vos pas. L’allée est large et claire et douce Et si vous marchez sur sa mousse Le silence ira avec vous, Comme il est venu avec moi, Jusqu’au miroir où l’on se voit À soi-même sa Destinée. C’est un bassin où dort depuis que tu es née Une eau mélancolique en un marbre fidèle. Pas une goutte ne s’est perdue, L’onde est intacte, toute, et telle Que le Temps l’amassa jusques à ta venue, Et auprès d’elle Se tiennent debout deux statues, Ailées et nues, Et toutes deux qui sont l’Amour Mais l’une va sourire et l’autre va pleurer, Approche-toi, viens te mirer À ton Destin. Le clair miroir est incertain. Si tu t’y entrevois en pleurs ou souriante, Ta bouche trouvera celle qui lui ressemble Et son baiser t’attend aux lèvres de la vie… Et dans l’eau du bassin le double Amour t’épie.