Pour la douceur du jolis mois de May
Christine de Pizan
Cent Ballades
Or est venu le trés gracieux mois
De May le gai, ou tant a de doulçours,
Que ces vergiers, ces buissons et ces bois,
Sont tout chargiez de verdure et de flours,
Et toute riens se resjoye.
Parmi ces champs tout flourist et verdoie,
Ne il n’est riens qui n’entroublie esmay
Pour la douceur du jolis mois de May.
Ces oisillons vont chantant par degois,
Tout s’esjouïst partout de commun cours,
Fors moi, hélas ! qui sueffre trop d’anois,
Pour ce que loin je suis de mes amours ;
Ne je ne pourroye avoir joie,
Et plus est gai le temps et plus m’anoye.
Mais mieulx cognois adès s’oncques amay,
Pour la douceur du jolis mois de May.
Dont regreter en plourant maintes fois
Me fault celui, dont je n’ai nul secours ;
Et les griefs maux d’amours plus fort cognois,
Les pointures, les assaulx et les tours,
En ce doulz temps, que je n’avoye
Oncques mais fait ; car toute me desvoye
Le grant désir qu’adès trop plus ferme ai,
Pour la douceur du jolis mois de May.