Le Singe et le Léopard

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Le Singe avec le Leopard Gagnoient de l’argent à la foire : Ils affichoient chacun à part. L’un d’eux disoit : Messieurs, mon merite et ma gloire Sont connus en bon lieu ; le Roy m’a voulu voir ; Et si je meurs il veut avoir Un manchon de ma peau ; tant elle est bigarrée, Pleine de taches, marquetée, Et vergetée, et mouchetée. La bigarrure plaist ; partant chacun le vid. Mais ce fut bien-tost fait, bien-tost chacun sortit. Le Singe de sa part disoit : Venez de grace, Venez Messieurs ; Je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin Leopard l’a sur soy seulement ; Moy je l’ay dans l’esprit : vostre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du Pape en son vivant ; Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois basteaux exprés pour vous parler ; Car il parle, on l’entend, il sçait danser, baler, Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs : Non Messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes contens, Nous rendrons à chacun son argent à la porte. Le Singe avoit raison ; ce n’est pas sur l’habit Que la diversité me plaist, c’est dans l’esprit : L’une fournit toûjours des choses agreables ; L’autre en moins d’un moment lasse les regardans. O que de grands Seigneurs au Leopard semblables, Bigarrez en dehors, ne sont rien en dedans !