Songe en complainte
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Après le jour qui est fait pour traveil,
Ensuit la nuit pour repos ordonnée ;
Pource, m’avint que chargié de sommeil
Je me trouvay moult fort, une vêprée,
Pour la peine que j’avoye portée
Le jour devant, si fis mon appareil
De me couchier, sitost que le souleil
Je vy retrait et sa clarté mussée.
Quant couchié fu, de legier m’endormy,
Et en dormant, ainsi que je songoye,
Advis me fu que, devant moi, je vy
Ung vieil homme que point ne congnoissoye ;
Et non pour tant, autretfoiz veu l’avoye,
Ce me sembla, si me trouvay marry
Que j’avoye son nom mis en oubli,
Et, pour honte, parler à lui n’osoye.
Un peu se teut, et puis m’araisonna.
Disant : « Ami, n’avez vous de moi cure ?
Je suis Âge qui lettres apporta
A Enfance, de par Dame Nature,
Quant lui chargeay que plus la nourriture
N’aurait de vous ; alors vous delivra
A Jeunesse, qui gouverné vous a
Moult longuement, sans raison et mesure.
Or est ainsi que Raison, qui sur tous
Doit gouverner, a fait tresgrant complainte
A Nature, de Jeunesse et de vous,
Disant qu’avez tous deux fait faute mainte.
Avisez vous, ce n’est pas chose fainte ;
Car Vieillesse, la mère de courrous,
Qui tout abat et amaine au dessoubz,
Vous donnera dedans brief une atainte.
Au derrenier, ne la povez fuir.
Si vous fault mieulx, tantdis qu’avez Jeunesse,
À votre honneur de Folie partir,
Vous esloingnant de l’amoureuse adresse ;
Car, en descort sont Amours et Vieillesse :
Nul ne les peut à leur gré bien servir.
Amour vous doit pour excusé tenir,
Puisque la Mort a prins votre maîtresse.
Et tout ainsi qu’assés est avenant
À jeunes gens, en l’amoureuse voie
De temps passer, c’est aussi mal séant
Quant en amours un vieil homme folloye ;
Chacun s’en rit, disant : Dieu quelle joie !
Ce foul vieillart veut devenir enfant !
Jeunes et vieulx du dois le vont monstrant,
Moquerie par tous lieux le convoye.
À votre honneur povez Amours laisser
En jeune temps, comme par Nonchalance :
Lors ne pourra nul de vous raconter.
Que l’ayez fait par faute de Puissance ;
Et dira l’en que c’est par Desplaisance
Que ne voulés en autre lieu amer,
Puisqu’est morte votre Dame sans per,
Dont loyaument gardez la souvenance.
Au Dieu d’amours requerez humblement
Qu’il lui plaise de reprandre l’ommage
Que lui feistes, par son commandement,
Vous rebaillant votre cueur qu’a en gage,
Merciez le des biens qu’en son servage
Avez receuz ; lors gracieusement
Departirez de son gouvernement,
À grant honneur comme loyal et sage.
Puis requerés à tous les amoureux
Que chacun d’eux tout ouvertement die
Se vous avez riens failly envers eux,
Tant que suivy avez leur compaignie,
Et que par eux soit la faute punie ;
Leur requerant pardon de cueur piteux,
Car de servir esties désireux
Amours, et tous ceux de sa seigneurie.
Ainsi pourrez departir du povoir
Du Dieu d’Amours, sans avoir charge aucune.
C’est mon conseil, faites votre vouloir,
Mais gardez vous que ne croiez Fortune
Qui de flater est à chacun commune ;
Car toujours dit qu’on doit avoir espoir
De mieulx avoir, mais c’est pour décevoir.
Je ne congnois plus faulse soubz la lune.
Je sais trop bien, s’escouter la voulez
Et son conseil plus que le mien élire,
Elle dira que, s’Amours delaissiez,
Vous ne povez mieulx votre cueur destruire ;
Car vous n’aurés lors à quoi vous deduire,
Et tout plaisir à nonchaloir mettrès,
Ainsi, le temps en grant ennui perdrés,
Qui pis vauldra que l’amoureux martyre.
Et puis après, pour vous donner confort,
Vous promettra que recevrez amende
De tous les maux qu’avez souffers à tort,
Et que c’est droit qu’aucun guerdon vous rende ;
Mais il n’est nul qui à elle s’atende,
Qui tôt ou tard ne soit, je m’en fais fort,
D’elle deceu, à vous je m’en raport ;
Si prie à Dieu que d’elle vous deffende. »
En tressaillant, sur ce point m’esveillay,
Tremblant ainsi que sur l’arbre la fueille.
Disant : Hélas ! oncques mais ne songay
Chose dont tant mon pauvre cueur se dueille,
Car, s’il est vrai que Nature me veuille
Abandonner, je ne sais que ferai ;
À Vieillesse tenir pié ne pourray,
Mais conviendra que tout ennui m’accueille.
Et non pour tant, le vieil homme qu’ai veu
En mon dormant, lequel Âge s’appelle,
Si m’a dit vrai ; car j’ai bien aperceu
Que Vieillesse veut emprandre querelle
Encontre moi ; ce m’est dure nouvelle
Et jà soit ce qu’à présent suis pourveu
De jeunesse, sans me trouver recreu,
Ce n’est que sens de me pourveoir contr’elle.
À celle fin que quant vendra vers moi,
Je ne soye despourveu comme nice ;
C’est pour le mieulx, s’avant je me pourvoy,
Et trouveray Vieillesse plus propice,
Quant congnoistra qu’ai laissé tout office
Pour la suir ; alors, en bonne foi
Recommandé m’aura, comme je crois,
Et moins soussy aurai en son service.
Si suis content, sans changier désormais ;
Et pour toujours entièrement propose
De renoncer à tous amoureux fais ;
Car il est temps que mon cueur se repose.
Mes yeux cligniez et mon oreille close
Tendray, afin que n’y entrent jamais,
Par Plaisance, les amoureux atrais ;
Tant les congnois qu’en eux fier ne m’ose.
Qui bien se veut garder d’amoureux tours,
Quant en repos sent que son cueur sommeille,
Garde ses yeux emprisonnez toujours ;
S’ils eschappent, ilz crient en l’oreille
Du cueur qui dort, tant qu’il faut qu’il s’esveille,
Et ne cessent de lui parler d’Amours,
Disans qu’ilz ont souvent hanté ses cours,
Où ilz ont veu plaisance nonpareille.
Je sais par cueur ce métier bien à plain,
Et m’a longtemps été si agréable
Qu’il me sembloit qu’il n’était bien mondain
Fors en Amours, ne riens si honnorable.
Je trouvoye, par maint conte notable,
Comment Amour, par son povoir haultain,
A avancié comme roi souverain,
Ses serviteurs en estat proutfitable.
Mais en ce temps, ne congnoissoye pas
La grant doleur qu’il convient que soustiengne
Un pauvre cueur, pris ès amoureux las ;
Depuis l’ai sceu, bien sais à quoi m’en tiengne,
J’ai grant cause que toujours m’en souviengne ;
Or en suis hors, mon cueur en est tout las,
Il ne veut plus d’Amours passer le pas,
Pour bien ou mal que jamais lui adviengne.
Pource tantôt, sans plus prendre respit,
Escrire vueil, en forme de requête,
Tout mon estat, comme devant est dit ;
Et quant j’aurai fait ma cedule preste.
Porter la vueil à la première fête
Qu’Amours tendra, lui monstrant par escript
Les maux qu’ai euz et le peu de prouffit
En poursuivant l’amoureuse conquête.
Ainsi d’Amours, devant tous les amans,
Prandray congié en honneste manière,
En estouppant la bouche aux mesdisans
Qui ont langue pour médire legiere,
Et requerray, par treshumble prière,
Qu’il me quitte de tous les convenans
Que je lui fis, quant l’un de ses servans
Devins pieçà de volonté entière.
Et reprendray hors de ses mains mon cueur,
Que j’engagay par obligacion,
Pour plus seurté d’être son serviteur,
Sans faintise, ou excusacion,
Et puis, après recommandacion,
Je delairay, à mon tresgrant honneur,
À jeunes gens qui sont en leur verdeur
Tous fais d’Amours par resignacion.