Le temps et les cités

Victor Hugo

Océan vers — 1942

Tout change, tout périt, tout tombe. Le Temps fait crouler les états ; Le Temps entraîne vers la tombe Les héros et les potentats ; Soumis au destin qui l’enchaîne. L’homme n’est rien ; sa grandeur vaine Comme l’éclair brille et s’enfuit ; En vain aux fastes de mémoire Croit-il éterniser sa gloire ; Le Temps accourt : tout est détruit. Le Temps fuit d’une aile légère ; Crains-le, mortel : vois ton néant, Ne tente pas, fils de la Terre, D’arrêter ce sombre géant… Mais déjà ton courroux s’enflamme. Insecte rampant ! dans ton âme Qui donc a versé tant d’orgueil ? Quoi ! tu braves ce dieu suprême. Lorsque ta puissance elle-même Est tributaire du cercueil ! Tu dis au Temps : je suis ton maître. Obéis-moi, suspens tes pas ; Que tout ce que mon bras fait naître Ne soit point sujet au trépas. Cités, monuments de ma gloire, Levez-vous : portez ma mémoire Jusques à la postérité ; Échappez aux coups de la Parque, Levez-vous : le mortel vous marque Du sceau de l’immortalité. D’un air farouche et taciturne. Sourd à ton impuissant courroux , Sans s’arrêter, le vieux Saturne Ne te répond que par ses coups. Reine des cités, ô Palmyre, Tu croyais fonder ton empire Sur mille siècles écoulés ; Du Temps tu deviens la conquête. Du pied il a frappé ta tête. . . Et tes remparts sont écroulés. Où sont tes murs, ville superbe ? Où sont tes somptueux lambris ? Sur des monceaux de pierre et d’herbe, Errant, je cherche tes débris. Je crois encor, sous tes vieux porches , Voir Bellonc, agitant ses torches. Annoncer ta chute aux humains. Et dire à la terre étonnée : Ainsi, mortels, une journée Voit périr l’œuvre de vos mains. Et toi, pompeuse Babylone, Toi qu’illustra Se’miramis, Toi qui brisas devant ton trône L’orgueil de cent rois ennemis ; Tu n’es plus, merveille du monde ; Le Temps, dans une nuit profonde, T’a plongée, hélas ! pour toujours ; En vain j’interroge .ta trace : Mon œil ne peut trouver la place Où s’élevaient tes vastes tours. Le pouvoir du Temps se déploie Jusque sur l’ouvrage des dieux. Cité d’Hector, superbe Troie, Où sont tes remparts orgueilleux ? Tes palais, tant vantés d’Homère, Perdant leur éclat éphémère. Font place à des toits de pasteurs ; Et, devenu ruisseau, le Xanthe, Penché sur son urne pesante. Pleure ses flots dévastateurs. Quels sont ces immenses décombres, Ces murs déserts et spacieux, Ces remparts, ces portiques sombres. Et ces palais silencieux ? Là fut Carthage : sa puissance Longtemps balança la vaillance Des fiers enfants de Romulus ; Carthage, en conquérants féconde. Voulait donner des lois au monde. Et Carthage déjà n’est plus. Monuments de notre faiblesse, Tyr, Numance, Persépolis, Dans le gouffre où le Temps vous presse Vos restes sont ensevelis. Seule, une cité semble encore De’fier le Temps qui de’vore Les plus florissantes cités ; Et Rome, veuve de sa gloire. Survit, pour dernière victoire. Aux royaumes qu’elle a domptes. Mais peut-être bientôt le Tibre Lui-même, dans ses flots surpris De cette cité jadis libre Réfléchira-t-il les débris. Peut-être un jour le lierre et l’herbe De ce Capitole superbe Ombrageront-ils les remparts ; Et peut-être un berger champêtre Verra-t-il ses fiers taureaux paître Sur les vieux tombeaux des Césars. Ah ! que ne peut le Temps agile Sur les ouvrages des humains ? Il se rit du pouvoir fragile Que le sort a mis dans nos mains. Armé de sa faulx triomphante , Sans cesse il détruit, il enfante Les empires les plus fameux ; Et sur les siècles qu’il dévore. Élève des siècles encore Qui bientôt passeront comme eux. Vous sur qui s’entassent les âges, Du Nil colosses monstrueux. Des rois mortels mortels ouvrages. Vous tomberez, monts orgueilleux ! Tu tomberas, vaste Lutèce ; Tes champs où règne la mollesse Seront un jour des champs déserts ; Tous ces monuments qu’on renomme. Qu’a créés et qu’admire l’homme. Disparaîtront de l’univers. Mais d’une cité périssable Si le sort compte les instants , II est un pouvoir plus durable Qui seul peut défier le Temps ; C’est le Génie : en vain Saturne L’entraîne, d’un air taciturne. Au gouffre ouvert devant ses pas ; Il brave sa faulx étonnée. Et sur la terre prosternée Lève un fi-ont, exempt du trépas. Son trône s’élève et subsiste Sur les empires ébranlés ; Ilion fuit, Homère existe. Et trois mille ans sont écoulés. En vain gronde à ses pieds l’envie ; Sûr de son éternelle vie , Il la surmonte avec fierté ; Et sur les ailes de la gloire. Il vole, au temple de Mémoire, Conquérir l’Immortalité.