Ballade II (Je meurs de soif, en cousté la fontaine)
Charles d’Orléans
Ballades
Je meurs de soif, en cousté la fontaine ;
Tremblant de froid ou feu des amoureux ;
Aveugle suis, et si les autres maine ;
Pauvre de sens, entre saichans, l’un d’eux ;
Trop négligent, en vain souvent soigneux ;
C’est de mon fait une chose faiée,
En bien et mal par fortune menée.
Je gaingne temps, et pers mainte semaine ;
Je joue et ris, quant me sens douloreux ;
Desplaisance j’ai d’espérance plaine ;
J’attends bon eur en regret angoisseux ;
Riens ne me plaît, et si suis désireux ;
Je m’esjoïs, et cource à ma pensée,
En bien et mal par fortune menée.
Je parle trop, et me tais à grant paine ;
Je m’esbays, et si suis courageux ;
Tristesse tient mon confort en demaine,
Faillir ne puis, au moins à l’un des deux ;
Bonne chère je faits quant je me deulx ;
Maladie m’est en santé donnée,
En bien et mal par fortune menée.
Prince, je dis que mon fait maleureux
Et mon prouffit aussi avantageux,
Sur ung hasart j’asserray quelque année,
En bien et mal par fortune menée.