L’enfant et le pauvre

Marceline Desbordes-Valmore

Le Livre des mères et des enfants — 1840

« Mère ! faut-il donner quand le pauvre est bien laid ? Qu’il ne fait pas sa barbe et qu’elle est toute noire, Qu’il Et qu’il ne dit pas s’il vous plaît ? Faut-il donner ? Faut-il donner ? — Mon fils tu n’as pas de mémoire : Le pauvre qui demande est l’envoyé de Dieu ; Qu’importe s’il a fait sa barbe et sa parure ; Il est beau du malheur écrit sur sa figure, C’est là son passeport trop lisible en tout lieu ! — Mais s’il est malhonnête ? — Mais s’il est malhonnête ?— Il ne l’est pas s’il pleure ; Si son regard te dit : J’ai faim ! Veux-tu qu’il se prosterne en te tendant la main ? C’est l’envoyé de Dieu qui nous guette à toute heure. Que ses lambeaux sacrés ne te fassent pas peur ; Il vient sonder ton ame avec son infortune ; Le mépris pour le pauvre est la seule laideur Qui m’épouvante ou m’importune. Dieu sur toi lui donne un pouvoir Bien au-dessus de la parole ! Le jour où l’enfant le console, Par une colombe qui vole, Dieu le sait bien avant le soir ! Lui qui dit aux heureux du monde : « — Donnez pour qu’il vous soit remis ! Et plus votre voie est profonde, Pour que partout on vous réponde, Prenez les pauvres pour amis ! » Juge quand un enfant verse sa fraîche aumône À ce chercheur d’eau vive et qu’il lui dit : bonjour ! Comme au Christ altéré sous son âpre couronne, Du ciel, dont il a soif, tu lui rends le séjour. Oh ! que ne puis-je dire à toute pauvre femme : Prenez ! Comme l’instinct me crie à toute heure dans l’ame, Donnez ! Oh ! que j’allégerais de ces errantes mères, Le sort ! Si Dieu changeait mes pleurs et mes pitiés amères, En or ! Aux petits enfants nus, chauffés de leur haleine, Si peu ? Je ferais, comme Dieu fait aux agneaux la laine, Du feu ! Mais je regarde en haut pour que l’aumône pleuve, Souvent ; Pour que toute humble barque entre au port sous l’épreuve Du vent ! Pour que l’abandonné, lavant avec ses larmes Son sort, Les plonge dans la foi, qui rend belle et sans armes, La mort ! Je regarde la croix qui saigne et qui pardonne, Toujours ! La croix qui crie encor : Pour mon sang donne ! donne Tes jours ! » — Le Christ est beau ! je l’aime et je joue au Calvaire, Où j’ai fait un jardin tout bleu de primevère ; Mais les pauvres font peur. Mère ! si j’étais roi, Mes pauvres aux enfants ne feraient point d’effroi : Ils n’auraient jamais faim de cette faim qui pleure, Et ma colombe à Dieu l’irait dire à toute heure : L’hiver, ils n’auraient point un âtre sans charbon ; De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumière ; Je leur ferais des lieux dans de tièdes chaumières, Et des habits qui sentent bon ! — Cher petit perroquet ! comme tu parles vide ! Leur roi, c’est Dieu : La terre est leur froide maison… Dieu regarde d’en haut si le plus fort avide, Ne prend pas au plus faible un grain de sa moisson : Un jour il pèse, il juge ! autour de sa balance, Les semeurs dépouillés se rangent en silence ; Le pauvre a recouvré le grain qu’il a perdu, Et le plus fort est confondu. N’ai-je pas lu cela dans tes leçons apprises ? — Oui. Mais ne gronde pas ; j’ai donné tout mon pain, Et la moitié de mes cerises — Viens donc, que je te baise ! Alors, sur le chemin, N’as tu pas vu passer des ailes de colombe ? Toi si peu ! tu soutiens un homme qui succombe ! — J’ai dit, bonjour ! J’ai dit, bonjour ! — Tu fais ce que nous avons lu : Dieu dit : puisez l’aumône à votre superflu. — Du superflu, ma mère, en ai-je ? Du superflu, ma mère, en ai-je ? — C’est possible : Au bord de l’indigence on se sent riche, hélas ! Le superflu, tu vois, c’est pour l’être sensible, Tout ce que les pauvres n’ont pas !