Le Dimanche

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Mille notes claires et gaies Ainsi que des monnaies Dégringolent du vieux beffroi vermeil ; Ce sont autant de sons de cloche Qui miroitent et qui ricochent Dans le soleil. Le vent au loin les éparpille, Les toits pareils à des mantilles Les reçoivent entre leurs plis ; Tous les échos en sont remplis. Les gens qui passent Les écoutent sur la grand place Tinter et cliqueter Par masses. Or, c’est dimanche, et c’est midi. La ville est propre et lisse ; Chez l’orfèvre trois grands calices Illuminent superbement La devanture ; D’un porche ardent d’architecture À pas dévots, à pas dormants Sortent, quittant le prône Les bons bourgeois et leurs matrones : Et tels se rejoignent et se saluent Et tels tournent le coin des rues Pour s’en aller vers l’esplanade Faire l’hebdomadaire et régulière promenade. D’autres gagnent « Le Cheval Gris » Par le chemin des Chanoinesses : Auberge fraîche et belle hôtesse, Poële flambant, comptoir fleuri, Carreaux sablés et tables claires, Caves longues, larges tonneaux D’où jaillit, ainsi que d’un tombeau, Au creux des verres La bière. Et c’est vraiment un bon moment, Pesant de calme et de bien-être : De gros buveurs à la fenêtre Fument leur pipe et regardent les gens Ou bataillent aux cartes. Des béguines passent et des sergents, Et les mitrons avec des tartes. Les cloches, dans la tour, Carillonnent toujours, Mêlant leur bruit avec le bruit des verres, Avec la splendeur blonde et sonore des bières Et, quelquefois, avec l’éclat des vins ; Et tout cela résonne, et tout cela s’égaie Toujours comme il convient D’un bruit minime de monnaie.