Le Sabotier

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Vite allumez bougie et cierge, Pauvre femme, devant la vierge, Votre mari le sabotier Voit aujourd’hui son jour dernier. Et les enfants en troupe folle Sortent gaîment de leur école Et font claquer sur le trottoir Leurs sabots blancs, leurs sabots noirs. — Vous, les gamins, cessez de faire Un tel vacarme sur la terre Quand meurt en un logis voisin, Sur sa couche, un homme de bien. — Ne vous emportez point, ma femme, À l’heure où doit partir mon âme ; Laissez claquer sur le trottoir Les sabots blancs, les sabots noirs. — S’ils font ce bruit sous la fenêtre, Nul n’entendra venir le prêtre Et la sonnette du bedeau Et ceux qui tiennent les flambeaux. — Souliers de bois à forme antique, En ai-je fait dans ma boutique ! Laissez claquer sur le trottoir Les sabots blancs, les sabots noirs. — Et qui dira d’une voix claire Les prières réglementaires Comme Dieu même le prescrit, Sans que se trouble son esprit ? — J’écoute au loin tourner leur ronde Avec mon âme, avec le monde, Laissez claquer sur le trottoir Les sabots blancs, les sabots noirs. — Tant que sautent dans la rue Ces soques dures et bourrues, Aucun ange ne chantera Pour votre mort : l’alleluia ! — Afin de mieux rythmer leur danse, Tournent les feux du ciel immense. Laissez claquer au fond du soir Les sabots blancs, les sabots noirs.