La Danse des vieux et des vieilles

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Gens de l’hospice, entrez en danse, La vieille mort part en vacances. Voici venir le riche été Vous jetant l’or de sa santé. Sa brise souffle sur vos lèvres, Pour en chasser l’essaim des fièvres, Et le ciel clair offre à vos yeux Son large feu silencieux. Gens de l’hospice, entrez en danse, La vieille mort part en vacances. — Hélas ! hélas ! ils sont si gourds Nos dos pesants et nos pieds lourds. Nos yeux ont perdu l’habitude De voir brûler la clarté rude. Nos fronts, nos bras, nos flancs, nos reins, Sont si bien faits aux longs chagrins, Que, pour nos pauvres cœurs futiles, Le bonheur même est inutile. Hélas ! hélas ! ils sont si gourds Nos dos pesants et nos pieds lourds. — Dans le jardin de votre hospice, Le sol est chaud, l’air est propice. Même à l’ombre des coins obscurs, Le lierre y mord un pan de mur. Sur un rosier de cent années S’ouvrent trois roses obstinées, Et le berceau des vieux chemins Vous tend ses fleurs comme des mains. Dans le jardin de votre hospice, Le sol est chaud, l’air est propice. — Certes, on aimerait cueillir, Pour en orner ses souvenirs, Ne fut-ce qu’une simple rose Sur la branche où elle se pose ; On aimerait à pas égaux, Et deux à deux, jusqu’aux berceaux, Se trimbaler pour voir encore Les phlox grandir à chaque aurore. Certes, on aimerait cueillir Quelques roses en souvenir. — Quand vous serez sous les charmilles, Poussez plus loin, passez la grille. Gagnez le champ dont les sentiers Vous sont connus et familiers. Les vieux clochers avec leurs cloches Parlent de vous de proche en proche, Et l’un d’entre eux vient de sonner Sur le bourg où vous êtes nés. Quand vous serez sous les charmilles, Poussez plus loin, passez la grille. — À voir nos toits et nos hameaux, Déjà nous oublions nos maux. Nous causerons avec les pierres Séculaires de nos chaumières, Avec les cendres du foyer, Avec l’armoire en vieux noyer, Avec les sièges qu’on rempaille, Et la Vierge de la muraille. À voir nos toits et nos hameaux, Déjà nous oublions nos maux. — Écoutez donc, voici la fête Qui fait tourner jambes et têtes. Frappant le sol d’un pied bourru, Sautent vos fils, dansent vos brus. L’orge des champs mué en bière Semble de l’or au creux des verres. Et pour trinquer comme au vieux temps, Vous les aïeux, on vous attend. Écoutez donc, voici la fête Qui fait tourner jambes et têtes. — Dites, comment danserons-nous Sans qu’on nous prenne pour des fous ? C’étaient jadis d’autres étreintes Et d’autres cris autour des pintes. C’étaient jadis d’autres chansons, Que cadençaient cors et bassons. C’étaient jadis de bons vieux thèmes, Que notre cœur rythmait lui-même. Dites, comment danserons-nous, Sans qu’on nous prenne pour des fous ? — Gens de l’hospice, entrez en danse, La vieille mort est en vacances. Il n’importe que le basson Scande aujourd’hui d’autres chansons. L’antique essor qui est la vie, Toujours nous mène et nous convie. Sitôt qu’un peu d’espoir nous luit, C’est notre cœur qui nous guérit. Gens de l’hospice, entrez en danse, La vieille mort est en vacances.