La Perdrix et les Coqs
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Parmy de certains Cocs incivils, peu galans,
Toûjours en noise et turbulens,
Une Perdrix estoit nourrie.
Son sexe et l’hospitalité,
De la part de ces Cocs peuple à l’amour porté :
Lui faisaient esperer beaucoup d’honnesteté :
Ils feroient les honneurs de la mesnagerie.
Ce peuple cependant fort souvent en furie,
Pour la Dame étrangere ayant peu de respec,
Lui donnoit fort souvent d’horribles coups de bec.
D’abord elle en fut affligée ;
Mais si-tost qu’elle eut vû cette troupe enragée
S’entrebattre elle-mesme, et se percer les flancs,
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle,
Ne les accusons point ; plaignons plûtost ces gens.
Jupiter sur un seul modele
N’a pas formé tous les esprits :
Il est des naturels de Cocs et de Perdrix.
S’il dépendoit de moy, je passerois ma vie
En plus honneste compagnie.
Le maistre de ces lieux en ordonne autrement.
Il nous prend avec des tonnelles,
Nous loge avec des Cocs, et nous coupe les ailes :
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.