La chambre, volets clos, yeux clos, chères ténèbres

Anna de Noailles

L’Honneur de souffrir — 1927

La chambre, volets clos, yeux clos, chères ténèbres ! Le jour, qui sur mon cœur pesait ainsi qu’un mont, Est vaincu. Sans l’air lent emplissant les poumons, Je connaîtrais déjà l’éternité funèbre. Plus rien du triste effort, de l’éternel débours Par quoi le corps pensif, l’esprit sans allégresse, Font encore aux humains un don frustré d’amour Qui coûte à l’obligeante et passive paresse. — Ô bonté du sommeil prévu, bourdonnement, Confiance, abandon, candeur de la fatigue ! Sentir l’onde nocturne envahir nos tourments Comme une eau généreuse abolissant les digues. — Et c’est vers ce moment de la cessation, Vers ce lit souterrain où tout s’enfonce et cesse, Qu’ignorants, nous courrions dès la sainte jeunesse, Au temps où l’infini fait notre obsession, Où l’espace est étroit, où l’azur même oppresse !…