Odelette (J’aurais pu dire mon Amour)

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

J’aurais pu dire mon Amour Tout haut Dans le grand jour Ardent et chaud Du bel été d’or roux qui l’exalte et l’enivre Et le dresse debout avec un rire À tout écho ! J’aurais pu dire : Mon Amour est heureux, voyez Son manteau de pourpre qui traîne Jusqu’à ses pieds ! Ses mains sont pleines De roses qu’il effeuille et qui parfument l’air ; Le ciel est clair Sur sa maison de marbre tiède Et blanc et veiné comme une chair Douce aux lèvres… Mais non, Je l’ai vêtu de bure et de laine ; Son manteau traîne Sur ses talons ; Il passe en souriant à peine Et quand il chante, c’est si bas Que l’on ne se retourne pas Pour cueillir sa chanson éclose Dans le soir qu’elle a parfumé ; Il n’a ni jardin, ni maison, Et il fait semblant d’être pauvre Pour mieux cacher qu’il est aimé.