Comme le temps est court

Anna de Noailles

Les Vivants et les Morts — 1913

Comme le temps est court qu’on passe sur la terre Si peu de matins vifs, Si peu de rêverie heureuse et solitaire Dans des jardins naïfs ; Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise, De beaux jeux excitants, Comme le premier soir où l’on a vu Venise, Où l’on entend Tristan ! Hélas ! ne pouvoir dire au temps fougueux d’attendre, « Ne me détruisez pas ! Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres, N’ont pas de plus doux bras. « Elles ne diront rien que ma voix, avant elles, N’ait chaudement tracé ; Qu’importent leurs chansons de douces tourterelles, Leur cœur est dépassé ! » Ah ! qu’encor, que toujours je m’unisse à mon rêve Ailé, brusque et brûlant, Comme l’ivre Léda s’abat et se soulève Près de son cygne blanc ! — Mais vous serez dissous, cœur éclatant et sombre, Vous serez l’herbe et l’eau, Et vos humains chéris n’entendront plus dans l’ombre Votre éternel sanglot…