MON CHIEN
Léocadie Hersent-Penquer
Jadis j'avais un chien qui m'aimait follement :
Il était blanc, soyeux, frisé, coquet, charmant.
C'était le compagnon chéri de mon enfance.
Il partageait mes jeux, ou prenait ma défense,
Quand mes petits cousins, taquins et querelleurs,
Entraient dans mon parterre et me pillaient mes fleurs.
Quand, avec leur façon mutine et cavalière, Pour
me faire pleurer, ils ouvraient ma volière,
Mon chien sautait sur eux, déchirait leurs habits,
Et me vengeait tout seul de ces petits bandits,
Tandis que moi j'allais rappeler ma couvée
Qui, dans tous les buissons, déjà s'était sauvée.
Mon chien n'aimait que moi. Quand j'y songe, aujourd'hui,
Je vois bien que j'étais tout l'univers pour lui : !
Jamais son doux regard ne suivait autre chose
Que ma robe de lin ou ma ceinture rose.
mordillait mes mains d'enfant pour les baiser,
lu mes cheveux bouclés pour les mieux caresser :
1 marchait dans ma trace; il ne connaissait qu'elle.
1 suivait tous mes pas comme une ombre fidèle;
iardien attentif et vigilant ami,
1 dormait à mes pieds ou n'eût jamais dormi !
Jn jour, doux sansonnet éclos sous la fèuillée,
e me sentis une aile et je pris ma volée.
« e voulais voir la ville et vivre quelques mois
uoin de ces froids hivers qu'on passe dans les bois.
if e voulais, quand tout meurt, la ramée et les roses,
l'enivrer du parfum de ces chambres bien closes,
tù,sur de beaux bahuts et de riches gradins,
)n voit naître les fleurs mortes dans les jardins.
.e voulais retrouver l'été dans la lumière
)es splendides salons où je suivrais ma mère;
Retrouver la chaleur, si douce du gazon,
)ans le tissu soyeux des tapis d'Aubusson ;
St, quittant le château, mes livres, mes études,
Mes crayons, mes albums, toutes mes habitudes,
Et ce regard d'ami, qui plongeait dans le mien,
0 cœur ingrat ! hélas ! j'abandonnai mon chien !
Hélas ! j'abandonnai, sans regret et sans honte,
Cette tendresse active, à m'obéir si prompte !
Si prompte à deviner mes plus secrets désirs,
A partager ma peine, à goûter mes plaisirs !
Hélas ! j'abandonnai cette amitié fidèle,
Et je quittai mon nid, ainsi qu'une hirondelle
Qui part le cœur content et qui fuit les frimas
Pour chercher le soleil ou voir d'autres climats !
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Mais le printemps revint : les roses, la ramée
Renaissaient, et déjà la nature, animée,
Semblait se réveiller dans l'horizon vermeil
Et rouvrait ses grands yeux fatigués de sommeil.
L'hirondelle aniyait, volant à lire d'aile,
Saluer le soleil, et, moi, je fis comme elle.
Comme elle j'avais fui l'hiver et les autans;
Comme elle je revins rendre hommage au printemps.
Le château, le jardin, le parc et l'avenue
Rayonnaient. On eùt dit qu'ils m'avaient reconnue.
La fontaine chanta, quand j'entrai dans la cour,
Pour fêter ma présence et fêter mon retour.
Oui ! son eau, si limpide et si fraîche et si pure,
Eut l'air pour m'accueillir, comme un flot qui murmure
Sous les rayons dorés d'un soleil radieux,
De chanter dans son onde en passant sous mes yeux !
La volière, engourdie et triste encor la veille,
Gazouillait des refrains joyeux à mon oreille,
Saluant ma venue avec un vif transport.
Mais où donc est mon chien ?—
Hélas ! mon chien est mort !
U est mort!. rien, de moi, n'a distrait ses pensées :
.1 passait, tout le jour, les deux pattes posées
sur le bord du fauteuil où j'aimais à m'asseoir.
1 refusait son pain et pleurait jusqu'au soir.
e soir, il s'en allait aux portes de nos chambres,
Jrisant, sur le carreau, ses pauvres petits membres,
)our voir entre les joints, écouter et gémir;
,fais toujours pour attendre et jamais pour dormir!
Jn matin, en décembre, il faisait de la neige,
Ce fut un triste jour, ô Seigneur! Oh! que n'ai-je
)assé tout ce jour-là dans l'ombre et le remord!)
In matin, en décembre, hélas ! mon chien est mort !
3ue de fois, quand les jours m'entraînaient à leur suite
Dans ce grand tourbillon où tout se précipite,
La pensée et le cœur, l'espérance et la foi,
J'ai pleuré sur le chien mourant d'amour pour moi!