Le reproche aux Dieux

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Comme le fruit doré d’un olivier divin, Comme un pampre sacré dont on tire le vin Et qui gémit soudain sous le bois du pressoir, Ô mes dieux, vous avez broyé mon cœur ce soir ! Pour quel mystérieux et lyrique breuvage Qui donne le désir, qui donne le courage, Avez-vous eu besoin du sang rapide et tendre, Qui dans mon cœur profond venait luire et s’étendre ?… Hélas ! je respirais votre éther rose et bleu Comme un flambeau joyeux dont vacille le feu, Mon plaisir innocent, mes chants montaient vers vous, Et mes doigts joints faisaient de l’ombre à vos genoux… Vous irritais-je donc, étais-je trop paisible, Ne vous craignais-je pas, que vous avez pour cible Cruellement choisi ma vie ardente et fraîche Et planté dans mon cœur confiant cette flèche ? La fierté que je porte au milieu des humains, Je ne l’ai pas pour vous, je vous baisais les mains, Ô mes dieux ! et, le front pour vous seuls incliné, J’étais comme une enfant au regard étonné… Mais puisqu’il vous a plu d’appesantir dans l’ombre Votre bras sur mon cœur d’où monte un cri sans nombre, Puisqu’il vous plaît de voir qu’aux larmes je m’abaisse Moi, nymphe, moi danseuse agile, moi prêtresse, Puisqu’il vous est, mes dieux, agréable et charmant Que je sois comme un arbre orageux et dément, Et que ne trouvant pas d’humain pareil à moi, Je sois seule au milieu du plus pressant émoi, Ah ! laissez qu’étendant mes doigts vers un beau livre Quand je n’ai plus le goût ni la force de vivre, Je sente se poser sur ma poitrine amère La grave main d’Eschyle et du divin Homère…