Liberté douce & gratieuse

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

Liberté douce & gratieuse. Des petis animaux le plus riche tresor, Ha liberté, combien es tu plus precieuse Ni que les perles ni que l’or ! Suivant par les bois à la chasse Les escureux sautans, moy qui estois captif, Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse, Et en pris un entier & vif. J’en fis présent à ma mignonne Qui luy tressa de soie un cordon pour prison ; Mais les frians apas du sucre qu’on luy donne Luy sont plus mortelz que poison. Les mains de neige qui le lient, Les attraians regars qui le vont decepvant Plustot obstinement à la mort le convient Qu’estre prisonnier & vivant. Las ! commant ne suis je semblable Au petit escurieu qui estant arresté Meurt de regretz sans fin & n’a si agreable Sa vie que sa liberté. O douce fin de triste vie De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs, Qui pour les surmonter sacrifie sa vie Au regret des champs & des fleurs ! Ainsi aprés mille batailles, Vengeans leur liberté on a veu les Romains Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles, Se guerir pour estre inhumains. Mais tant s’en fault que je ruine Ma vie & ma prison qu’elle me plaist si fort, Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne, Les douces chansons de ma mort.