Ai-je pu t’appeler de l’ombre

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Ai-je pu t’appeler de l’ombre vers le jour, Sachant qu’il est si peu d’allégresse et d’amour, Que le soleil qui luit sur l’azur n’a pas d’âme Et que sous son regard dévoré par la flamme Dort l’éternelle nuit ? Ai-je pu désirer pétrir une chair frêle Et lui communiquer la fureur de mon aile Quand je me tords les bras dans l’horizon réduit Et quand la mort est là cachant derrière l’huis Ses nudités amères ? Tu devras tout apprendre, et tes yeux étonnés, Pleins d’ivresse d’abord de voir et d’être nés Comme des fleurs de mars aux doigts de la lumière, Tes yeux s’émerveillant de la douceur première, Riront à l’infini. Tu croiras que l’oiseau qui pille les cerises Poursuit pour ton bonheur le pas glissant des brises Dans le ciel glacé d’or où l’astre pend son nid, Tu croiras que la lune est un galet poli Pour servir d’amusette. Mais de l’ordre apparent bientôt tu comprendras Le triste agencement, les vernis, les plâtras. En son lustre la fleur te paraîtra moins nette, Tu connaîtras que l’être est pris par la tempête Comme un grain dans le vent. Alors tu me diras : — Qu’avez-vous fait, ma mère ? J’inclinais au repos, l’obscurité légère Recueillait sans savoir mon germe inconscient Et pour moi vous avez éclairé le néant… — Qu’ai-je fait, mon enfant ?