Les Chapelles

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Les chapelles des coins de bois Revivent toutes à la fois, Quand les roses s’éveillent ; Les saints du paradis se fêtent tour à tour, Et la Vierge s’entoure D’une humble Cour De fleurs rouges et de jaunes abeilles. Les fermières au cœur pieux L’ont habillée avec un manteau vieux Plein de dorures ; Et, pour quelle ait plus jeune allure, Lavé ses mains, lavé ses traits Gercés de froid, mordus d’usure, Avec du lait et du beurre frais. Et la voici, vivante et requinquée : Oh ! son collier étincelant Et l’épingle de métal blanc Dans son voile piquée ; Et ses souliers en cuir mollet, Et sa ceinture à chapelet, Et sa petite crinoline Sous sa robe de mousseline ! Est-elle douce et fraîche et bénévole ainsi, Dame jolie et naïve poupée, Qu’un soin charmant tient occupée Et qui regarde l’aube et regarde la nuit, Au coin des bois, au cœur des plaines, Tranquillement, avec ses yeux de porcelaine. Les pauvres gens, tu le sais bien, Benoite amie et séculaire image, Te prient et ne te cachent rien, Puisque tu es de leur ménage. Or, c’est en mai qu’ils ont besoin de toi Tous à la fois ; Un mois de mai hostile et noir Fait basculer et fait descendre Vers le néant, l’espoir De tous les bons semeurs de Flandre ; Les blés, les lins, les fourrages, les fruits Naissent à peine et ont besoin de nuits Sans gel et sans grands vents rebelles ; Et l’on te pare en ta chapelle, Pour t’honorer, d’abord, Et puis encor Pour qu’à cette heure autoritaire, Ton geste d’aide et de secours Soit vêtu d’or et de velours, Quand doucement, le soir, il bénira la terre. En mai, les chapelles des bois Revivent toutes à la fois.