Allez-vous-en

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Allez-vous-en, allez-vous-en, L’auberge entière est aux passants. — Elle est à nous, elle est à nous, Depuis bientôt trois cents années. Elle est à nous, elle est à nous, Depuis la porte aux longs verrous, Jusqu’aux faîtes des cheminées. — Allez-vous-en, allez-vous-en, L’auberge entière est aux passants. — Nous en savons, nous en savons, Les ruines et les lézardes, Mais c’est nous seuls qui prétendons En remplacer les vieux moellons Des bords du seuil jusqu’aux mansardes. — Allez-vous-en, allez-vous-en, L’auberge entière est aux passants. — Nous vénérons ceux qui sont morts Au fond de leurs grands lits de chêne, Nous envions ceux qui sont morts Sans se douter des cris de haine Qui bondissent de plaine en plaine. — Allez-vous-en, allez-vous-en, L’auberge entière est aux passants. — C’est notre droit, c’est notre droit, D’orner notre enseigne d’un Aigle ; C’est notre droit, c’est notre droit, De posséder selon les règles, Plus qu’il ne faut d’orge et de seigle. — Allez-vous-en, allez-vous-en, Gestes et mots ne sont plus rien. Allez-vous-en, allez-vous-en, Et sachez bien Que notre droit, c’est notre faim.