Chant d’Espagne

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Gitan de la nomade horde, Qui n’as nul pays pour le tien, Tu penches ton front d’indien Sur ta guitare aux rudes cordes. Ta guitare est sur tes genoux Comme une morte qu’on caresse, Tu surveilles d’un œil de fou Cette indifférente maîtresse. La guitare pèse sur toi De sa force inclinée et dure, Tu ressembles à ces peintures Qu’on voit dans les Chemins de Croix. Assis sur une chaise basse, Ton pied droit s’agrippant au sol, Ton adresse excite et harasse Un invisible rossignol. Ta main brune empiète ou recule Sur le bois reluisant et plat ; La mélodie au sombre éclat Semble tisser du crépuscule. Dans cette atmosphère de soir, Il semble que ta main crispée Fasse combattre et s’émouvoir Les fines lames des épées. — Ce chant buté, giclant, têtu, Cette rauque monotonie, Pauvre rêveur, qu’en attends-tu, Puisqu’elle n’est jamais finie ?