La Science

Émile Verhaeren

Les Forces tumultueuses — 1902

Qu’ils soient sacrés par les foules, ces hommes Qui scrutèrent les faits pour en tirer les lois, Qui soumirent le monde à la mesure, et, comme Un roc hérissé d’or, ont renversé l’effroi. Jadis, c’était la mort, son culte et son délire Qui s’emparaient de l’homme et l’entouraient de nuit Pour lui masquer la vie et maintenir l’empire Debout du dogme et du péché ; mais aujourd’hui Le mystère géant n’est plus même funèbre, Ombre après ombre, il disparaît dans les clartés Si bien qu’on songe au jour où toutes les ténèbres Choiront, mortes, sous les pieds clairs des vérités. La fable et l’inconnu furent la double proie D’un peuple de chercheurs aux fulgurantes mains Dont les livres ont dit comment la force ondoie Du minéral obscur jusqu’aux cerveaux humains ; Comment la vie est une, à travers tous les êtres, Qu’ils soient matière, instinct, esprit ou volonté, Forêt myriadaire et rouge où s’enchevêtrent Les débordements fous de la fécondité. Ô vous, les éclaireurs des tragiques visages Tournés du fond des temps vers nos âges vermeils, Dressez votre splendeur, comme, en tels paysages, Luisent, de loin en loin, des tours dans le soleil. A-t-il fallu scruter sous l’examen les choses Pour limiter d’abord et affirmer après Ce qui dans l’univers fut origine ou cause, Sans s’égarer encor dans le dédale abstrait ! Ô les contrôles sûrs ! les batailles précises ! Les vieux textes croulés sous des arguments clairs ! L’âme de la réalité qu’on exorcise Et qu’on libère enfin dans la santé de l’air ! Tout l’infini peuplé d’hypothèses logiques ! Le fourmillement d’ombre et d’or des cieux hautains Soustrait lui-même aux puissances théologiques Et dominé par des calculs froids, mais certains. Les neuves vérités ainsi que des abeilles, Pour une ruche unique et pour le même miel Peinant et s’exaltant et saccageant la treille Des beaux secrets cachés qui joint la terre au ciel. Les recherches foulant le sol des consciences ; Ordre et désordre unis et beaux comme la mer ; Le germe humain reproduisant en sa croissance, Les grands types de vie au cours des temps amers. Et chaque élan vainqueur de la pensée entière Qui n’a qu’un but : peser, jauger et définir, Se confondant comme une flamme dans la lumière Et la lucidité, qui seront l’avenir. L’homme s’est assigné, sur le globe, sa place Solidaire, dans l’attirant affolement Et le combat entre eux des atomes rapaces Depuis les profondeurs jusques au firmament. Chaque âge exige enfin du temps son rapt de flamme Et s’il est vrai qu’après mille et mille ans, toujours, Quelque inconnu nouveau surgisse au bord de l’âme, Les poètes sont là pour y darder l’amour, Pour l’explorer et l’exalter avant les sages, Sans que les dieux s’en reviennent comme jadis Introniser leur foi dans les vallons des âges Pâles encor d’éclairs et d’oracles brandis. Car maintenant que la voie est tracée, immense, Droite et nette, tout à la fois ; car maintenant Qu’on regarde partir, robuste et rayonnant, Vers son travail, l’élan d’un siècle qui commence ; Le cri de Faust n’est plus nôtre ! L’orgueil des fronts Luit haut et clair, à contre vent, parmi nos routes, L’ardeur est revenue en nous ; morts sont les doutes Et nous croyons déjà ce que d’autres sauront.