Quand j’étais une enfant

Anna de Noailles

Derniers vers (Anna de Noailles) — 1933

Quand j’étais une enfant, j’aimais sur la colline M’asseoir dans la chaleur légère des épis Et voir se bousculer les épaisses brebis Vers la racine torve et les claires épines. Mon puéril esprit, qui parcourait le temps, Me situait parmi les herbes de Sicile, Et, calme, j’amassais le frais lointain des îles Où, comme moi, rêvaient les filles au printemps. Je me croyais l’enfant que le destin désigne Pour surveiller le monde et chercher ses secrets, Et j’ai loyalement, des astres aux forêts, Observé l’apparence et déchiffré les signes. Suaves coloris dont l’esprit se repaît ! Plus tard, quand les désirs brisent tout équilibre, J’ai souvent souhaité retrouver cette paix De l’enfant méditant près du troupeau qui paît Et dont l’empressement astucieux et libre Imprimait au sol vert, par leurs fronts abaissés, La forme de l’étreinte et celle du baiser.