Récit d’un berger au balet de Madame

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Houlete de Louys, houlete de Marie, Dont le fatal appuy met nostre bergerie Hors du pouvoir des loups, Vous placer dans les cieux en la mesme contrée Des balances d’Astrée, Est-ce un prix de vertu qui soit digne de vous ? Vos penibles travaux, sans qui nos pasturages, Battus depuis cinq ans de gresles et d’orages, S’en alloient desolez, Sont-ce pas des effets que, mesme en Arcadie, Quoy que la Grece die, Les plus fameux pasteurs n’ont jamais égalez ? Voyez des bords de Loire et des bords de Garonne Jusques à ce rivage où Thetis se couronne De bouquets d’orangers, À qui ne donnez-vous une heureuse bonace, Loin de toute menace Et de maux intestins et de maux estrangers ? Où ne voit-on la paix, comme un roc affermie, Faire à nos Gerions detester l’infamie De leurs actes sanglans, Et la belle Cerés, en javelles seconde, Oster à tout le monde La peur de retourner à l’usage des glans ? Aussi dans nos maisons, en nos places publiques, Ce ne sont que festins, ce ne sont que musiques De peuples réjouys ; Et, que l’astre du jour, ou se leve ou se couche, Nous n’avons en la bouche Que le nom de Marie et le nom de Louys. Certes une douleur quelques ames afflige, Qu’un fleuron de nos lys, separé de sa tige Soit prest à nous quitter ; Mais, quoy qu’on nous augure et qu’on nous face craindre, Elize est-elle à plaindre D’un bien que tous nos voeux luy doivent souhaitter ? Le jeune demy-dieu qui pour elle soupire De la fin du Couchant termine son empire En la source du jour. Elle va dans ses bras prendre part à sa gloire : Quelle malice noire Peut sans aveuglement condamner leur amour ? Il est vray qu’elle est sage, il est vray qu’elle est belle, Et nostre affection pour autre que pour elle Ne peut mieux s’employer. Aussi la nommons-nous la Pallas de cet âge ; Mais que ne dit le Tage De celle qu’en sa place il nous doit envoyer ? Esprits mal avisez, qui blâmez un échange Où se prend et se baille un ange pour un ange, Jugez plus sainement. Nostre grande bergere a Pan qui la conseille : Seroit-ce pas merveille Qu’un dessein qu’elle eust fait n’eust bon évenement ? C’est en l’assemblement de ces couples celestes Que, si nos maux passez ont laissé quelques restes, Ils vont du tout finir. Mopse, qui nous l’asseure, a le don de predire, Et les chesnes d’Épire Sçavent moins qu’il ne sçait des choses à venir. Un siecle renaistra comblé d’heur et de joye, Où le nombre des ans sera la seule voye D’arriver au trépas. Tous venins y mourront comme au temps de nos peres, Et mesme les viperes Y picqueront sans nuire, ou n’y picqueront pas. La terre en tous endroits produira toutes choses ; Tous metaux seront or, toutes fleurs seront roses, Tous arbres oliviers ; L’an n’aura plus d’hiver, le jour n’aura plus d’ombre, Et les perles sans nombre Germeront dans la Seine au milieu des graviers. Dieux, qui de vos arrests formez nos destinées, Donnez un dernier terme à ces grands hymenées, C’est trop les differer ; L’Europe les demande, accordez sa requeste : Qui verra cette feste Pour mourir satisfait n’aura que desirer.