Un deuil

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Elle eut trois fils ; tous trois sont tombés à Boncelle. Le soir se fait. J’entends parler sa tendre voix. Un trop rouge soleil joue encor dans les bois, Mais la douceur de l’ombre est flottante autour d’elle. Bien que toute heure, hélas ! lui soit une heure triste ; Elle ne prétend pas renoncer au malheur Dont est lasse sa chair, mais dont est fier son cœur Et dont la clarté belle, en ses larmes, persiste. Et je la vois là-bas qui de sa lente main Cueille, pour ses trois morts, trois fleurs dans le chemin Et mon âme s’emplit de joie involontaire À voir marcher ce deuil bienfaisant sur la terre.