L’Horoscope
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
On rencontre sa destinée
Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
Un pere eut pour toute lignée
Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter
Sur le sort de sa geniture,
Les diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens luy dit, que des Lions sur tout
Il éloignast l’enfant jusques à certain âge ;
Jusqu’à vingt ans, point davantage.
Le pere pour venir à bout
D’une précaution sur qui rouloit la vie
De celuy qu’il aimoit, défendit que jamais
On luy laissast passer le seüil de son Palais.
Il pouvoit sans sortir contenter son envie,
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut en l’âge où la chasse
Plaist le plus aux jeunes esprits,
Cet exercice avec mépris
Luy fut dépeint : mais quoy qu’on fasse,
Propos, conseil, enseignement,
Rien ne change un temperament.
Le jeune homme inquiet, ardent, plein de courage,
À peine se sentit des boüillons d’un tel âge,
Qu’il soûpira pour ce plaisir.
Plus l’obstacle estoit grand, plus fort fut le desir.
Il sçavoit le sujet des fatales défenses ;
Et comme ce logis plein de magnificences,
Abondoit par tout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traçoient de tous costez chasses et païsages,
En cet endroit des animaux,
En cet autre des personnages,
Le jeune homme s’émeut voyant peint un Lion.
Ah ! monstre, cria-t-il, c’est toy qui me fais vivre
Dans l’ombre et dans les fers. À ces mots il se livre
Aux transports violens de l’indignation,
Porte le poing sur l’innocente beste.
Sous la tapisserie un clou se rencontra.
Ce clou le blesse ; il penetra
Jusqu’aux ressorts de l’ame ; et cette chere teste
Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,
Deut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
Mesme precaution nuisit au Poëte Æschile.
Quelque Devin le menaça, dit-on,
De la cheute d’une maison.
Aussi-tost il quita la ville,
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les Cieux.
Un Aigle qui portoit en l’air une Tortuë,
Passa par là, vid l’homme, et sur sa teste nuë,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
Estant de cheveux dépourveuë,
Laissa tomber sa proye, afin de la casser :
Le pauvre Æschile ainsi sceut ses jours avancer.
De ces exemples il resulte,
Que cet art, s’il est vray, fait tomber dans les maux,
Que craint celuy qui le consulte ;
Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.
Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor,
Jusqu’au point de marquer dans les Cieux nostre sort.
Il dépend d’une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps ;
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Ce Berger et ce Roy sont sous mesme Planete ;
L’un d’eux porte le sceptre et l’autre la houlete :
Jupiter le vouloit ainsi.
Qu’est-ce que Jupiter ? un corps sans connoissance.
D’où vient donc que son influence
Agit differemment sur ces deux hommes-cy ?
Puis comment penetrer jusques à nostre monde ?
Comment percer des airs la campagne profonde ?
Percer Mars, le Soleil, et des vuides sans fin ?
Un atome la peut détourner en chemin :
Où l’iront retrouver les faiseurs d’Horoscope ?
L’état où nous voyons l’Europe,
Merite que du moins quelqu’un d’eux l’ait préveu ;
Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a sceu.
L’immense éloignement, le poinct, et sa vîtesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur foiblesse
De suivre pas à pas toutes nos actions ?
Nostre sort en dépend : sa course entresuivie,
Ne va non plus que nous jamais d’un mesme pas ;
Et ces gens veulent au compas,
Tracer les cours de nostre vie !
Il ne se faut point arrester
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce fils par trop chery, ny le bon homme Æschile
N’y font rien. Tout aveugle et menteur qu’est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille ;
Ce sont des effets du hazard.