Se demeurez loing de moi longuement
Christine de Pizan
Cent Ballades
Hélas ! m’amour, vous convient il partir
Et eslongnier de moi qui tant vous aim ?
Ce poise moi, s’ainsi est, car sentir
Me conviendra, de ce soyez certain,
Trop de griefté jusqu’au retour.
En deuil vivray, en peine et en tristour,
Et me mourrai de deuil certainement,
Se demeurez loing de moi longuement.
Car votre est tout mon cuer, sans repentir,
Ne n’a nul bien sans vous, ne soir, ne main,
Ne il n’est rien qui le feist alentir
De vous amer, tant fut malade ou sain ;
Et, comme en une forte tour,
Est enfermé en lui vo gent atour
Qui m’ocira, n’en doubtez nullement,
Se demeurez loing de moi longuement.
Or me ditez, doulz ami, sans mentir,
Quant revendrez. Pour le dieu souverain,
Ne demeurez ! car ce ferait martir
Mon pauvre cuer, qui n’a autre reclaim ;
Et ne m’oubliez par nul tour,
Loyal sovez, et loing et cy entour ;
Car tant vous aim qu’il m’yra durement
Se demeurez loing de moi longuement.