L’Avantage de la Science

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Entre deux Bourgeois d’une Ville S’émeut jadis un differend. L’un estoit pauvre, mais habile ; L’autre riche, mais ignorant. Celuy-cy sur son concurrent Vouloit emporter l’avantage : Prétendoit que tout homme sage Estoit tenu de l’honorer. C’estoit tout homme sot ; car pourquoy reverer Des biens dépourveus de merite ? La raison m’en semble petite. Mon amy, disoit-il souvent Au sçavant, Vous vous croyez considerable ; Mais dites-moy, tenez-vous table ? Que sert à vos pareils de lire incessamment ? Ils sont toûjours logez à la troisiéme chambre, Vestus au mois de Juin comme au mois de Decembre, Ayant pour tout Laquais leur ombre seulement. La Republique a bien affaire De gens qui ne dépensent rien : Je ne sçais d’homme necessaire Que celuy dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sçait : notre plaisir occupe L’Artisan, le vendeur, celuy qui fait la jupe, Et celle qui la porte, et vous qui dédiez À Messieurs les gens de Finance De méchants livres bien payez. Ces mots remplis d’impertinence Eurent le sort qu’ils méritoient. L’homme lettré se teut, il avoit trop à dire. La guerre le vengea, bien mieux qu’une satyre. Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient. L’un et l’autre quitta sa Ville. L’ignorant resta sans azile ; Il receut par tout des mépris : L’autre receut par tout quelque faveur nouvelle. Cela décida leur querelle. Laissez dire les sots ; le sçavoir a son prix.