Le petit rieur

Marceline Desbordes-Valmore

Le Livre des mères et des enfants — 1840

« Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte ; Je souffre quand j’entends souffrir autour de moi : Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu’on l’apporte, Mon feu lui sera doux… Quoi ! petit Paul, c’est toi ? C’était le petit Paul. Sous un brouillard d’automne, Pensif et tout mouillé depuis un long moment, Sans l’ouvrir, à la porte il grattait doucement. Pourquoi n’entrait-il pas ? On l’entoure, on s’étonne. Il entre. Il reste ta sans avoir dit : bonsoir, Bonsoir, petite mère ! et sans oser s’asseoir. Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée ; Les mères ont des yeux qui percent la pensée. « De l’école avant l’heure on vous a fait sortir ; Pourquoi ? Ne mentez pas. Pourquoi ? Ne mentez pas.— Je ne sais plus mentir, Mère. Pour presque rien. Mère. Pour presque rien. — Presque dit quelque chose : Votre maître est si bon qu’il ne fait rien sans cause. — On ne peut jamais rire, et c’est bien malheureux ! Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre. — Vous avez donc ri, Paul ? Vous avez donc ri, Paul ? — Oui, mère, sous mon livre. — Qui vous rendait si gai ? Qui vous rendait si gai ? — Christophe. Il est affreux, Christophe ! Il a l’œil trouble et la tête enfoncée. Ses bras vont jusqu’à terre, et sa jambe est torsée, Comment cela ! Comment cela ! — C’est triste. Comment cela ! — C’est triste. — Oui, si je l’avais su : Mais je n’avais jamais vu d’écolier bossu ; J’ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, Comme Ésope à mon livre. Comme Ésope à mon livre.— Ésope fut enfant, Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde, La laideur s’embellit quand ta voix la défend. L’homme apporte des maux dont rien ne le console ! — Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon ; Ce n’est qu’un paysan, le dernier dans l’école. Et comme on riait trop pour suivre la leçon, J’ai dit : Ésope ! Ésope ! en regardant Christophe ; Et j’ai fait le portrait du crochu philosophe : Voyez ! Messieurs, voyez le divin animal ! — Et que disait Christophe ? Et que disait Christophe ?— Il détournait la vue ; Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue, Et je crois qu’il pleurait. Et je crois qu’il pleurait.— Tais-toi ! tu me fais mal. Il pleurait !… Ô railleurs, que vous êtes à craindre Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre : Tout ce qui pleure est beau. Je l’aime en ce moment ; Oui, j’aime mieux Christophe et sa jambe tournée, Que ta langue épineuse à blesser destinée ; Je l’embrasse de l’âme et je le vois charmant. Viens, que je te corrige ! Écoute-moi tu m’aimes ? — Oh oui ! Oh oui !— Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes. Regarde-moi longtemps : et que ton avenir S’épure d’un amer et tendre souvenir ; Comment me trouves-tu ? Comment me trouves-tu ?— Belle comme une mère ! Ô ma mère ! vos traits ont la douceur du ciel. La vierge des enfants, que l’on prie à Noël, Est comme vous tendre et sévère : Oui, vous lui ressemblez. J’y pense en vous voyant, Et c’est vous que je vois, ma mère, en la priant ! À l’église une fois vous êtes apparue, Et la foule indigente en joie est accourue ; Vos habits étaient gais ; vous étiez blanche ; et moi Je disais : C’est ma mère ! et l’on disait : « Hé ! quoi ! C’est sa mère ! » Ah ! maman, quel bonheur ! C’est sa mère ! » Ah ! maman, quel bonheur !— Je t’écoute, Et je plains ton doux rêve ; il me touche. Il m’en coûte D’attrister le miroir attaché sur ton cœur, Où tu me trouves belle, où je me vois aimée ; Mais, regarde, et gémis d’être un enfant moqueur : Je suis laide. Je suis laide.— Ma mère !… Je suis laide. — Ma mère !…— Enfant ! je vous afflige ? Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je ; Un jour, un petit Paul aussi rira de moi. — Je le tuerai, ma mère ! oh ! quand il serait roi. Dieu ! rire de ma mère ! Dieu ! rire de ma mère !— Et l’enfant qu’elle adore L’enfant que son malheur lui rend plus sien encore, Penses-tu qu’une mère, au fond de ses douleurs, Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs ? Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, Lançant ton rire ingrat sur l’objet de ses larmes, Prends garde ! si ta langue allait faire mourir ! Dieu dit : « Tu souffriras ce que tu fais souffrir. »