Chanson de fou (Celui qui n’a rien dit)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Celui qui n’a rien dit Est mort, le cœur muet, Lorsque la nuit Sonnait Ses douze coups Au cœur des minuits fous. — Serrez-le vite en un linceul de paille, Les poings noués, et qu’il s’en aille. Celui qui n’a rien dit M’a pris mon âme et mon esprit. Il a sculpté mon crâne En navet creux, dont les chandelles Sont mes prunelles. — Nouez-le donc, nouez le mort, Rageusement, en son linceul de paille. Celui qui n’a rien dit Dormait, sous le rameau bénit, Avec sa femme, en un grand lit, Quand j’ai tapé comme une bête Avec une pierre, contre sa tête. Derrière le mur de son front Battait mon cerveau noir, Matin et soir, je l’entendais Et le voyais qui m’invoquait D’un rythme lourd comme un hoquet ; Il se plaignait de tant souffrir Et d’être là, hors de moi-même, et d’y pourrir Comme les loques d’une viande Pendue au clou, au fond d’un trou. Celui qui n’a rien dit, même des yeux, Qu’on lui coupe le cœur en deux, Et qu’il s’en aille En son linceul de paille. Que sa femme qui le réclame Et hurle après son âme, Ainsi qu’une chienne, la nuit, Se taise ou bien s’en aille aussi Comme servante ou bien vassale. Moi je veux être Le maître D’une cervelle colossale. — Nouez le mort en de la paille Comme un paquet de ronces ; Et qu’on piétine et qu’on travaille La terre où il s’enfonce. Je suis le fou des longues plaines, Infiniment, que bat le vent À grands coups d’ailes, Comme les peines éternelles ; Le fou qui veut rester debout, Avec sa tête jusqu’au bout Des temps futurs, où Jésus-Christ Viendra juger l’âme et l’esprit, Comme il est dit. Ainsi soit-il.