Le Songe d’un habitant du Mogol

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Jadis certain Mogol vit en songe un visir Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée : Le même songeur vit en une autre contrée Un ermite entouré de feux, Qui touchait de pitié même les malheureux. Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire : Minos en ces deux morts semblait s’être mépris. Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris ! Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, Il se fit expliquer l’affaire. L’interprète lui dit : Ne vous étonnez point ; Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point Acquis tant soit peu d’habitude, C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour, Ce visir quelquefois cherchait la solitude ; Cet ermite aux visirs allait faire sa cour. Si j’osais ajouter au mot de l’interprète, J’inspirerais ici l’amour de la retraite ; Elle offre à ses amants des biens sans embarras, Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas. Solitude, où je trouve une douceur secrète, Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ! Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles ! Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes, M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux, Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ! Que si je ne suis né pour de si grands projets, Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets ! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie ! La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie, Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? En est-il moins profond, et moins plein de délices ? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d’aller trouver les morts, J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.