L’étreinte

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

MÉLISSA Ô Rhodon, nos deux cœurs en nous sont épanchés, Comme si nous avions goûté leur eau vivace Ainsi que nous mordions les fruits des branches basses, Appuyés à l’arbre pêcher. RHODON Tous tes jeux jusqu’ici, les rires et les danses, Et les brusques chagrins, l’espoir et ses détours, Appelaient ma venue et préparaient l’amour, Mais les embrassements ont bien d’autres stridences. MÉLISSA Sur le chemin par où mes yeux t’ont vu venir, Un jour je te suivrai, les paupières baissées, Afin de retenir dans l’ombre des pensées Toute la force du plaisir. RHODON La suivante saison ne sera plus si belle, Viens, laisse ta maison, tes sœurs, tes jeux épars. Vois, il n’y a que toi, que moi, que nos regards Qui comme des ramiers dans la forêt s’appellent. MÉLISSA Je tremble, tout s’efface, il n’y a plus que nous ; Le ciel est chancelant, l’espace se resserre, RHODON Il n’y a plus que toi et que moi sur la terre Et l’étroit hiver rapproche nos genoux. MÉLISSA Autour de mon corps las que ton image habite J’ai porté tout le jour ton ardent souvenir Roulé comme un ruban d’angoisse et de désir Qui m’enserre et me précipite… RHODON Ah ! quel effroi divin en mon audace hésite ! MÉLISSA Mon cœur est comme un bois où les dieux vont venir ! …