Le Cerf malade

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

En païs pleins de Cerfs un Cerf tomba malade. Incontinent maint Camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir, Le consoler du moins ; Multitude importune. Eh ! Messieurs, laissez-moi mourir. Permettez qu’en forme commune La parque m’expedie, et finissez vos pleurs. Point du tout : les Consolateurs De ce triste devoir tout au long s’acquitterent : Quand il plut à Dieu s’en allerent. Ce ne fut pas sans boire un coup, C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage. La pitance du Cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire. D’un mal il tomba dans un pire, Et se vid reduit à la fin À jeûner et mourir de faim. Il en coûte à qui vous reclame, Medecins du corps et de l’ame. Ô temps, ô mœurs ! J’ai beau crier, Tout le monde se fait païer.