La Ville menacée

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Salut en ta nouvelle gloire, Ô Venise des temps nouveaux, Aujourd’hui Venise la noire, Sans lumières sur tes canaux, Hier encor « Venise la rouge », Ainsi que te nomma Musset Quand il allait traîner au bouge Son cœur que la Sand emplissait ! Comme le dandy romantique Que le grand Byron éduqua, Comme Gautier le nostalgique, Du Môle à la Giudecca J’ai bien souvent sur ta lagune Mélancoliquement erré Au geste d’or de la Fortune Sur ta Dogana di Mare ; J’ai parcouru le labyrinthe Inextricable des calli Où, près de la façade peinte, Quelque humble masure vieillit ; J’ai compté tous tes campaniles Et j’ai passé sur tous tes ponts ; La gondole m’a, vers tes îles, Porté sur des coussins profonds ; J’ai connu dans tes chers dédales Tous les secrets de ta beauté, Ô Venise aux cloches ducales Qui sonnent dans de la clarté ! Mais, ô ville voluptueuse, Où le rêve à tout pas nous suit, Perle du golfe, valeureuse, Je t’aime encor mieux aujourd’hui Qu’un immense souffle héroïque Gonfle les plis de l’étendard Que le vent de l’Adriatique Fait palpiter devant Saint-Marc ; Aujourd’hui que l’Aigle d’Autriche, Avec son frère l’avion, De son vol tournoyant aguiche La double aile de ton Lion, Et qu’au milieu de tes colombes Grasses du grain qu’on leur jeta, On entend éclater des bombes Au marbre de la Piazzetta.