Angoisse

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Quelquefois la calme beauté D’un abondant matin d’été, Ou le vent qui flotte et s’appuie, Ou la douce odeur de la pluie S’égouttant au long du raisin, Ou la gaîté du sarrasin, Des champs de trèfle, de sésame, Répandent du calme dans l’âme… — Mais quand le corps est envahi D’un deuil oppressant, engourdi, Quand le poumon ne se soulève Qu’en portant le poids de son rêve, Quand tous les bruits de l’univers Sont un ongle aigu sur les nerfs, Quand, empli de tendre épouvante, On est une tombe vivante Où git, puissant, continuel, Un dieu sensible et sensuel, Quand le regard est comme un gouffre, Et quand c’est tout le sang qui souffre ?…