Une Grecque aux yeux allongés…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Une Grecque aux yeux allongés Soupire aux Eaux-Douces d’Asie. C’est de cette aïeule que j’ai Reçu les pleurs de poésie ! Une autre, reine au front distant, Brodait ou jouait de la harpe Sous un cyprès ; et sur l’étang Elle jetait des fleurs aux carpes ; Elle dotait d’icones d’or Ses innombrables monastères : J’ai puisé dans ce tendre corps L’animation solitaire. Plus loin, dans un passé plus vieux, Je vois, sur un vaisseau qu’on frète, Une vierge qui dit adieu Des deux mains aux rives de Crète ! Elle part et quitte à jamais, Farouche et plaintive Ménade, Son île, un cousin qui l’aimait Est secrétaire d’ambassade. L’ambassade est sous un ciel froid, Dès midi il faut des bougies. C’est cette pleureuse, je crois, Qui m’a transmis la nostalgie. Mais les enfants de ses enfants, Tout saturés de sel nordique. Ont aime la brume, le vent, Les nuages, l’eau, la musique ; Ils ont aimé l’aigre printemps Gallois, et les jardins d’Écosse. C’est par eux que mon cœur se tend Vers le suc des premières cosses. Ils ont aussi, dans leurs amours, Couché sous les ciels de Bohême, Au son des flûtes d’alentour. Leur souffle m’envahit quand j’aime. Enfin, ils se sont reposés, Avant le temps de ma naissance, Sur le sol le mieux composé Du monde : c’est l’Île-de-France ! Je ne goûtais, étant enfant, Que ces lieux, et les paysages De la Savoie ; je fus longtemps Sans avoir l’amour du voyage ; Et puis, voyageant, j’ai soudain Connu le délire indicible : La ville étrangère, un jardin Dont le parfum nous prend pour cible ; On est brûlant, on tend les bras Pour joindre la Chine ou la Perse ; On meurt d’un si grand embarras, Toute notre âme se disperse ! Les rêveries de nos aïeux, Leurs souvenirs, leurs promenades Nous hèlent. On est sous les cieux D’éternels et penchants nomades ! — Ce sang nombreux, que j’ai reçu De vous, poétiques grand’mères, Et dont je souffre, avez-vous su, Du moins, qu’il n’est pas éphémère ? Pressentiez-vous qu’un jour ma voix, Assemblant vos rires, vos plaintes, Ferait de vos doux désarrois Une flamme jamais éteinte ? Aviez-vous prévu mon accueil ? Je ne sais, mais vous seriez aises, Belles ombres, dans vos cercueils, De voir que la gloire française Ajoute son sublime orgueil À cette langoureuse braise Que m’a léguée votre bel œil…