Chanson de fou (Les rats du cimetière proche)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Les rats du cimetière proche, Midi sonnant, Bourdonnent dans la cloche. Ils ont mordu le cœur des morts Et s’engraissent de ses remords. Ils dévorent le ver qui mange tout Et leur faim dure jusqu’au bout. Ce sont des rats Mangeant le monde De haut en bas. L’église ? — elle était large et solennelle Avec la foi des pauvres gens en elle, Et la voici anéantie Depuis qu’ils ont, les rats, Mangé l’hostie. Les blocs de granit se déchaussent Les niches d’or comme des fosses S’entr’ouvrent vides ; Toute la gloire évocatoire Tombe des hauts piliers et des absides À bas. Les rats, Ils ont rongé les auréoles bénévoles, Les jointes mains De la croyance aux lendemains, Les tendresses mystiques Au fond des yeux des extatiques Et les lèvres de la prière En baisers d’or sur les bouches de la misère ; Les rats, Ils ont rongé des bourgs entiers De haut en bas, Comme un grenier. Aussi Que maintenant s’en aillent Les tocsins fous ou les sonnailles Criant pitié, criant merci, Hurlant, par au delà des toits, Jusqu’aux échos qui meuglent, Nul plus n’entend et personne ne voit : Puisqu’elle est l’âme des champs, Pour bien longtemps, Aveugle. Et les seuls rats du cimetière proche, À l’Angelus hoquetant et tintant, Causent avec la cloche.