Rapsodie du sourd

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

L’homme de l’art lui dit : — Fort bien, restons-en là. Le traitement est fait : vous êtes sourd. Voilà Comme quoi vous avez l’organe bien perdu. — Et lui comprit trop bien, n’ayant pas entendu. — « Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre La tête comme un bon cercueil. Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre Avec un légitime orgueil… À l’œil — Mais gare à l’œil jaloux, gardant la place De l’oreille au clou !… — Non — À quoi sert de braver ? … Si j’ai sifflé trop haut le ridicule en face, En face, et bassement, il pourra me baver !… Moi, mannequin muet, à fil banal ! — Demain, Dans la rue, un ami peut me prendre la main, En me disant : vieux pot… ou rien, en radouci ; Et je lui répondrai — Pas mal et vous, merci ! — Si l’un me corne un mot, j’enrage de l’entendre ; Si quelqu’autre se tait : serait-ce par pitié ?… Toujours, comme un rebus, je travaille à surprendre Un mot de travers… — Non — On m’a donc oublié ! — Ou bien — autre guitare — un officieux être Dont la lippe me fait le mouvement de paître, Croit me parler… Et moi je tire, en me rongeant, Un sourire idiot — d’un air intelligent ! — Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme ! Et — coup de pied de l’âne… Hue ! — Une bonne-femme Vieille Limonadière, aussi, de la Passion ! Peut venir saliver sa sainte compassion Dans ma trompe-d’Eustache, à pleins cris, à plein cor, Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor ! — Bête comme une vierge et fier comme un lépreux, Je suis là, mais absent… On dit : Est-ce un gâteux, Poète muselé, hérisson à rebours ?… — Un haussement d’épaule, et ça veut dire : un sourd. — Hystérique tourment d’un Tantale acoustique ! Je vois voler des mots que je ne puis happer ; Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique, Tête-de-turc gratis où chacun peut taper. Ô musique céleste : entendre, sur du plâtre, Gratter un coquillage ! un rasoir, un couteau Grinçant dans un bouchon !… un couplet de théâtre ! Un os vivant qu’on scie ! un monsieur ! un rondeau !… — Rien — Je parle sous moi… Des mots qu’à l’air je jette De chic, et sans savoir si je parle en indou… Ou peut-être en canard, comme la clarinette D’un aveugle bouché qui se trompe de trou. — Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête ! Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé Qui rend la voix de femme ainsi qu’une sonnette, Qu’un coucou !… quelquefois : un moucheron ailé… — Va te coucher, mon cœur ! et ne bats plus de l’aile. Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle, Et tout ce qui vibrait là — je ne sais plus où — Oubliette où l’on vient de tirer le verrou. — Soyez muette pour moi, contemplative Idole, Tous les deux, l’un par l’autre, oubliant la parole, Vous ne me direz mot : je ne répondrai rien… Et rien ne pourra dédorer l’entretien. Le silence est d’or (Saint Jean Chrysostome)