On te mit à côté de moi

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

On te mit à côté de moi dans le grand lit, La veilleuse jetait son rayon affaibli, La garde s’endormait devant le feu de chêne. Entre mon être et toi tremblait encor la chaîne De notre intimité farouche des longs mois ; Je te sentais encor bouger du pied en moi Et je craignais de voir cette petite chose Dont le souffle était bas comme un soupir de rose. Mais l’instinct fut plus fort que le rêve. Je vis Ta forme de momie-enfant au creux du lit. Tes yeux de couleur trouble étaient dans la pénombre Grands ouverts, tes deux yeux encor pleins de mon ombre. Ton air était sévère et triste. Suivais-tu Dans l’espace l’essor de ton destin têtu ? Peut-être ton esprit tâtonnant sur la vie Voulait-il retrouver mon étreinte ravie ; Peut-être éprouvais-tu dans ce premier éveil L’étonnement d’un dieu qui sort de son sommeil, Ou bien simple animal éclos pour l’aventure Contemplais-tu l’orgueil muet de la nature. Si frêle, si menu, tout l’humain rabougri Se ridait sur ta face où songeaient tes yeux gris ; Ta bouche avait ces plis amers d’expérience Et ce dédain railleur qu’offre la connaissance. Petit vieux insensible au feu de mon regard, Tu ressemblais à ceux qui sentent le départ Très proche, ceux qui vont penchés et solitaires Avec l’air de rentrer déjà dans le mystère. Je te voyais sorti de l’antre nébuleux Et pour toi j’avais froid, ô mon secret frileux, Toi sur qui mes regards intérieurs pleurèrent, Toi qui courbais mon ciel sur ta petite sphère ; Les bras évanouis, qui t’avaient caressé Dans mon sein, renaissaient en moi pour t’enlacer, Puis ces bras lentement dans l’ombre retombèrent Sentant que tu venais d’éclore pour la terre.