Les Deux Rats, le Renard et l’œuf

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Cependant la plante respire : Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ? Deux Rats cherchoient leur vie, ils trouverent un Œuf. Le disné suffisoit à gens de cette espece ; Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf. Pleins d’appetit, et d’allegresse, Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part ; Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ; Rencontre incommode et fascheuse. Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter, Puis des pieds de devant ensemble le porter, Ou le rouler, ou le traisner, C’estoit chose impossible autant que hazardeuse. Necessité l’ingenieuse Leur fournit une invention. Comme ils pouvoient gagner leur habitation, L’écornifleur estant à demy quart de lieuë ; L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras, Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas, L’autre le traisna par la queuë. Qu’on m’aille soûtenir apres un tel recit, Que les bestes n’ont point d’esprit. Pour moy, si j’en estois le maistre, Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans. Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ? Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre. Par un exemple tout égal, J’attribuërois à l’animal, Non point une raison selon nostre maniere : Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort : Je subtiliserois un morceau de matiere, Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort, Quintessence d’atome, extrait de la lumiere, Je ne sçais quoy plus vif, et plus mobile encor Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme, La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage Capable de sentir, juger, rien davantage, Et juger imparfaitement, Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument. À l’égard de nous autres hommes, Je ferois nostre lot infiniment plus fort : Nous aurions un double tresor ; L’un cette ame pareille en tout-tant que nous sommes, Sages, fous, enfans, idiots, Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ; L’autre encore vne autre ame, entre nous et les Anges Commune en un certain degré ; Et ce tresor à part crée Suivroit parmy les airs les celestes phalanges, Entreroit dans un poinct sans en être pressé, Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé, Choses réelles quoy qu’estranges. Tant que l’enfance dureroit, Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit Qu’une tendre et foible lumiere ; L’organe estant plus fort, la raison perceroit Les tenebres de la matiere, Qui toûjours enveloperoit L’autre ame imparfaite et grossiere.