Prière pour aimer la douleur

Francis Jammes

Le Deuil des primevères — 1901

Je n’ai que ma douleur et je ne veux plus qu’elle. Elle m’a été, elle m’est encore fidèle. Pourquoi lui en voudrais-je, puisqu’aux heures où mon âme broyait le dessous de mon cœur, elle se trouvait là assise à mon côté ? Ô douleur, j’ai fini, vois, par te respecter, car je suis sûr que tu ne me quitteras jamais. Ah ! Je le reconnais : tu es belle à force d’être. Tu es pareille à ceux qui jamais ne quittèrent le triste coin de feu de mon cœur pauvre et noir. ma douleur, tu es mieux qu’une bien aimée : car je sais que le jour où j’agoniserai, tu sera là, couchée dans mes draps, ô douleur, pour essayer de m’entrer encore dans le cœur.