Les deux Amis

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Deux vrais amis vivoient au Monomotapa : L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre : Les amis de ce païs-là Valent bien dit-on ceux du nostre. Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil, Et mettoit à profit l’absence du Soleil, Un de nos deux amis sort du lit en alarme : Il court chez son intime, éveille les valets : Morphée avoit touché le seüil de ce palais. L’amy couché s’estonne, il prend sa bourse, il s’arme ; Vient trouver l’autre, et dit ; Il vous arrive peu De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme : N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ? En voicy : s’il vous est venu quelque querelle, J’ay mon épée, allons : Vous ennuyez-vous point De coucher toûjours seul ? une esclave assez belle Estoit à mes costez, voulez-vous qu’on l’appelle ? Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre point : Je vous rend grace de ce zele. Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ; J’ay craint qu’il ne fust vray, je suis viste accouru. Ce maudit songe en est la cause. Qui d’eux aimoit le mieux, que t’en semble, Lecteur ? Cette difficulté vaut bien qu’on la propose. Qu’un amy veritable est une douce chose. Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ; Il vous épargne la pudeur De les luy découvrir vous-mesme. Un songe, un rien, tout luy fait peur Quand il s’agit de ce qu’il aime.