Marines

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

La plaine marine s’est attristée Comme d’un deuil infiniment morne ; Sous les cieux, noirs de funèbres nuées Gronde, en sanglots sourds, sa mélancolie sans bornes. Les vagues sont de lourdes étoffes sombres Frangées d’argent funeraire Et les brises du large — véhémentes pleureuses — vocifèrent Comme sur des Morts gisants aux liquides décombres. Des Morts glorieux — chers aussi — Dont les regards se fussent éteints Comme s’éteignent les claires étoiles au gris matin, Des Morts emblématiques dont les noms seraient : Espoir, Courage, Amour, Fierté, Et que la mer sinistre aurait engloutis. Le bleu marin, doré de ciel, déroule ses soies lentes Comme pour un manteau de Vierge byzantine. Puis ce sont de gracieux rubans, irisés d’eau câline, Que nulle âpre respiration du vent ne tourmente. Les crêtes saphirines des vagues sont fondues De tendresse, au sein de la brillante étendue Soulevée à peine en paresseux mouvements D’ailes frissonnantes — comme d’un ramier dormant. C’est le Pardon joyeux et l’oubli des orages, Le baiser unissant les éléments candides Si intimement que — vertigineux mirage — La mer semble un ciel doux, onduleux et liquide, Où — telles des nuées — les navires oscillent — Et le vrai ciel paraît une mer immobile. La mer et le ciel se sont parés De lueurs rouges, de lueurs roses, De lueurs pourpres — en chantante gamme — C’est — comme des linges éclaboussés de sang, parmi des roses, Ce qui resterait De quelque galant drame. Puis, des gemmes enflammées, Des rubis, des grenats, des coraux Roulent en colliers dénoués, Tombent, en guirlandes rompues, du ciel dans l’eau. Et les feux de l’horizon qui étincelle Cerclent la mer d’un anneau d’or, Comme une fiancée redoutable et belle Qui, charmeresse, se couche dans les dentelles De l’écume, légères et frêles Et, respirant doucement — s’endort.