Le petit peureux

Marceline Desbordes-Valmore

Le Livre des mères et des enfants — 1840

Quoi, Daniel, à six ans vous faites le faux brave ; Vous insultez un chien qui dort ; Vous lui tirez l’oreille, et, raillant votre esclave. Sous ses pas endormis vous dressez une entrave ! L’esclave qui sommeille, ô Daniel, n’est pas mort ; Son réveil s’armera d’une dent meurtrière : La preuve en a rougi votre linge en lambeaux. Oui, vous voilà blessé, mais blessé par derrière ! Malgré la nuit, j’y vois. Sauvons-nous des flambeaux ; Sauvons-nous des témoins… Moi, je suis votre mère… Je cacherai ta honte, enfant, dans mon amour : Viens ! j’ai pitié de toi, car la honte est amère ; Bénis Dieu : sa bonté vient d’éteindre le jour. Personne ne t’a vu lâche et méchant… Écoute : Pour t’appeler méchant sais-tu ce qu’il m’en coûte ? C’est ton nom pour ce soir ; subis-le devant moi : Va ! personne jamais ne l’entendra que toi. Personne ne t’a vu d’une bête innocente Tourmenter l’indolent sommeil ; Et, pour irriter son réveil, Lui simuler sa chaîne absente. Cher petit fanfaron, c’est lui qui t’a fait peur. Sa gueule était immense, ouverte à la vengeance. Il te mangeait, Daniel, sans ma tendre indulgence, Et tu fuyais en vain, lié par la stupeur. Il m’a cédé sa proie, il a compris mes larmes ; Et peut-être un gâteau, que préparait ma main Pour charmer ton loisir demain, L’a rendu tout-à-fait clément à mes alarmes. Je l’avais fait si beau, si grand ! Ne pleure plus : De tes habits l’eau pure effacera la tache ; Ton âge n’en a pas où le remords s’attache ! Tout ce qui doit survivre à tes cris superflus, Ce qu’il faut regretter par-delà ton enfance, C’est mon sang…, oui, le mien, lâchement répandu : Quoi ! sous la dent d’un chien tu l’as déjà perdu, Daniel, et ton pays l’attend pour sa défense !