Nous n’habiterions pas la ville

Rosemonde Gérard

Les Pipeaux — 1889

Nous n’habiterions pas la ville Bruyante et banale, mais on Verrait dans le coin bien tranquille D’un petit bois, notre maison. Elle serait en briques roses, Avec des volets peints en vert ; De volubilis et de roses Le perron serait recouvert, Et sur le toit, des tourterelles, Aux langoureux roucoulements, Viendraient terminer leurs querelles Par de longs raccommodements. L’intérieur, une merveille, Grâce à nos soins longs et chercheurs, Un peu meublé comme à la vieille, Aurait les déteintes fraîcheurs, La gamme de notes exquises Aux tristesses d’harmonicas, Les préciosités requises Par les esprits très délicats. Aux fenêtres, toutes petites, Faites d’un seul verre irisé, Par des branches de clématites Le grand jour serait tamisé. Les murailles seraient tendues D’une soie ancienne, à bouquets, Et les lanternes suspendues Auraient des mouvements coquets. En un méli-mélo profane Ma main draperait au hasard, Près du doux velours qui se fane, Le satin japonais criard. On verrait sur les étagères De petits drames curieux : Les très délicates bergères Aux magots feraient les doux yeux, Tandis que les bergers fidèles, Pour se distraire de leurs maux, Moduleraient des ritournelles Très tendres sur leurs chalumeaux. Dans notre idéale demeure, Ni pendule, ni sablier : On n’y connaîtrait jamais l’heure. Surtout pas de calendrier. Le soleil, au travers des branches Faufilant ses ardents rayons, Seul dirait l’éveil des pervenches Et l’approche des papillons ; Et les oiselets en délire, Risquant leurs trilles éclatants, Mieux que personne sauraient dire : Aimez-vous, voici le Printemps !… Puis, lorsque mourraient les pervenches Et qu’émigreraient les pinsons ; Lorsque plus jamais sous les branches On ne surprendrait de chansons ; Lorsque au ciel, d’un gris monotone, On ne verrait plus un coin bleu, L’âtre dirait mieux que personne : Voici l’hiver, faites du feu !… Le bonheur, pour qu’il s’acclimate, Veut qu’on le cache à tous les yeux ; C’est une plante délicate, Qui meurt des regards curieux, — De larmes, alors qu’elle est morte, On l’arrose, mais vainement… Aux indifférents notre porte Resterait close, obstinément ; Et, pour être tout à fait sages, Nos amis, nous les choisirions Parmi les discrets personnages Des beaux livres que nous lirions. J’aurais des bracelets d’opale, Des mules en velours changeant, Une robe d’un satin pâle, Verte, au semis de fleurs d’argent, — Et des mèches ébouriffées, Comme vous aimez, dans le cou. Nous croirions aux lutins, aux fées, Et nous nous aimerions beaucoup. Quand votre tête serait lasse D’avoir trop rêvassé, le soir Près de moi sur la chaise basse Quand vous viendriez vous asseoir, Ma tendresse, vite inquiète, Vous bercerait de soins jaloux : Je renverserais votre tête En arrière, sur mes genoux, Et puis afin que les lumières Vous soient douces, mon cher amour, Je mettrais devant vos paupières Mes doigts comme un rose abat-jour.