Insomnie

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Insomnie, impalpable Bête ! N’as-tu d’amour que dans la tête ? Pour venir te pâmer à voir, Sous ton mauvais œil, l’homme mordre Ses draps, et dans l’ennui se tordre !… Sous ton œil de diamant noir. Dis : pourquoi, durant la nuit blanche, Pluvieuse comme un dimanche, Venir nous lécher comme un chien : Espérance ou Regret qui veille, À notre palpitante oreille Parler bas… et ne dire rien ? Pourquoi, sur notre gorge aride, Toujours pencher ta coupe vide Et nous laisser le cou tendu, Tantales, soiffeurs de chimère : — Philtre amoureux ou lie amère Fraîche rosée ou plomb fondu ! — Insomnie, es-tu donc pas belle ?… Eh pourquoi, lubrique pucelle, Nous étreindre entre tes genoux ? Pourquoi râler sur notre bouche, Pourquoi défaire notre couche, Et… ne pas coucher avec nous ? Pourquoi, Belle-de-nuit impure, Ce masque noir sur ta figure ?… — Pour intriguer les songes d’or ?… N’es-tu pas l’amour dans l’espace, Souffle de Messaline lasse, Mais pas rassasiée encor ! Insomnie, es-tu l’Hystérie… Es-tu l’orgue de barbarie Qui moud l’Hosannah des Élus ?… — Ou n’es-tu pas l’éternel plectre, Sur les nerfs des damnés-de-lettre, Râclant leurs vers — qu’eux seuls ont lus. Insomnie, es-tu l’âne en peine De Buridan — ou le phalène De l’enfer ? — Ton baiser de feu Laisse un goût froidi de fer rouge… Oh ! viens te poser dans mon bouge !… Nous dormirons ensemble un peu.