La Pipe

Maurice Rollinat

Les Névroses — 1883

Quand l’uniformité m’écœure, Dans la rue ou dans la maison, Que de fois pour nuager l’heure Je savoure ton cher poison ! Ô ma coupe de nicotine, Mon regard jubile en suivant Ta fumée errante et lutine Comme l’onde et comme le vent ! Quel doux philtre dans ces bouffées Que j’aspire par ton cou noir ! Seul avec toi, je vois des fées Dansant au sommet d’un manoir. Humant ton odeur tabagique Plus subtile que des parfums, Au milieu d’un rêve magique, J’évoque mes amis défunts ; Et ma spectrale bien-aimée, Avec son regard alarmant, Sur tes spirales de fumée Flotte mystérieusement. Ton brouillard est l’escarpolette Qui berce mes jours et mes nuits ; Tu chasses comme une amulette Mes cauchemars et mes ennuis. Et je cuis mon dégoût du monde Dans ton fourneau large et profond : Je trouve l’homme moins immonde En te fumant, l’œil au plafond. Tu montres à ma fantaisie Qui s’enveloppe d’un linceul, Des horizons de poésie Où le vers s’ébauche tout seul ; Et pour moi ta saveur bénie, Délicieuse d’âcreté, Conserve en sa monotonie Une éternelle nouveauté !