L’Aurore promise

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Vois, les Steppes stellaires Se dissolvent à l’aube… La Lune est la dernière À s’effacer, badaude. Oh ! que les cieux sont loin, et tout ! Rien ne prévaut Contre cet infini ; c’est toujours trop nouveau !… Et vrai, c’est sans limites !… T’en fais-tu une idée, Ô jeune Sulamite Vers l’aurore accoudée ? L’Infini à jamais ! comprends-tu bien cela ! Et qu’autant que ta chair existe un au-delà ? Non ; ce sujet t’assomme. Ton Infini, ta sphère, C’est le regard de l’Homme, Patron de cette Terre. Il est le Fécondeur, le Galant Chevalier De tes couches, la Providence du Foyer ! Tes yeux baisent Sa Poigne, Tu ne le sens pas seule ! Mais lui bat la campagne Du ciel, où nul n’accueille !… Nulle Poigne vers lui, il a tout sur le dos ; Il est seul ; l’Infini reste sourd comme un pot. Ô fille de la Terre, Ton dieu est dans ta couche ! Mais lui a dû s’en faire, Et si loin de sa bouche !… Il s’est fait de bons dieux, consolateurs des morts, Et supportait ainsi tant bien que mal son sort, Mais bientôt, son idée, Tu l’as prise, jalouse ! Et l’as accommodée Au culte de l’Épouse ! Et le Déva d’antan, Bon Cœur de l’Infini Est là… — pour que ton lit nuptial soit béni ! Avec les accessoires, Ce n’est plus qu’une annexe Du Tout-Conservatoire Où s’apprête Ton Sexe. Et ces autels bâtis de nos terreurs des cieux Sont des comptoirs où tu nous marchandes tes yeux ! Les dieux s’en vont. Leur père S’en meurt. — Ô Jeune Femme, Refais-nous une Terre Selon ton corps sans âme ! Ouvre-nous tout Ton Sexe ! et, sitôt, l’Au-delà Nous est nul ! Ouvre, dis ? tu nous dois bien cela…